MEMOIRE
DE SEL
Ce récit est la rencontre de deux
hommes fondamentalement solitaires, mais pas forcément tristes. Romain et Jim
ont vécu une relation aussi intense qu’éphémère. Un embrasement des sens, un
chamboulement profond de leur être sur lequel avec leurs moyens respectifs (
écriture, peinture, signes… ) ils essayent de comprendre et assimiler ces
changements qui ont créé un choc aussi puissant que le chevauchement de deux
plaques tectonique !
Nous ne connaîtrons que des
fragments de cette rencontre par des extraits de journaux intimes ou de
correspondance.
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Jaisalmer, Rajhastan - Inde - Avril ( saison brûlante )
Romain,
Les pierres blondes de cette cité me
rappellent tes cheveux et ta silhouette drapée dans la nuit. La ville couchée
seule dans le désert, m'évoque ton corps retourné les soirs d’épuisement. Ses
ornementations ciselées dans la pierre s'entrelacent comme tes pensées riches et complexes.
Mais es-tu encore aujourd'hui le Romain que
j'ai rencontré il y a deux mois ? Je ne le crois pas car tu as renié tout
cela pour te recroqueviller dans la peur.
Et ma soif reste intacte dans ce pays
desséché. Comme chaque soir, dans la chaleur étouffante de ma chambre, j'épuise
mes nerfs à trouver le sommeil.
Je veux me détacher de toi, de l'envoûtement
qui me lie à toi, pour arrêter l'hémorragie de mon âme. Je me sens déchiré et
usé.
Dissipons ces ténèbres et écartons le rideau
! Bien que l'amour que je te porte me hante encore et m'empêche de dormir,
j'appelle en moi une violence inhabituelle.
Une
intuition très profonde me dit «: Refuse l'indifférence, l'intolérable
indifférence et expose-toi, sur la place publique s'il le faut, comme un
écorché vif !"
Même dans la nuit, je fuis mon ombre pour ne
pas voir le vide. Qu'importe le moyen, tout est bon pour m'éloigner de la force
centrifuge de ma conscience. Pendant trois jours, j'ai marché seul dans le
désert de pierre, caressé par des désirs morbides. Ce soir, assis dans un carré
de lune, au centre de la chambre, je goûte la calme coagulation de
l'épuisement. La cité n'a pas d'insomnie et je vacille sur son seuil. Des
vibrations crépitent sur les murs. Est-ce la fièvre du désert qui s'est emparée
de moi ? Qu'elle m'emporte alors dans la mort avec mon funeste sentimentalisme
d'adolescent attardé !
Je souffle la bougie, et la mèche rougeoie
encore quelques instants dans la nuit. Mon coeur, lui, continuera sa course
nocturne comme le faisceau blanc de la lune.
Je transpire dans la chaleur des draps
moites.
Romain, écris-moi, car j'ai froid sans toi...
Une
lettre de Jim à Romain, jamais envoyée faute d’adresse…
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Chaleur
écrasante sur la plage de sable blanc. Un vent du large permanent allège les
corps alourdis par la fournaise.
Le matin tôt, tu partais pour une longue
marche sur l'immense plage. Une fois, à distance, je t'ai suivi en me cachant
derrière les bateaux des pêcheurs, puis des taillis sur les dunes. Je voulais
connaître le secret de ta solitude sauvage. Tu
t'éloignais le plus possible des hommes. Les rares indigènes que tu
croisais, jeunes pêcheurs et porteuses de bois, ne recevaient de toi qu'un
regard furtif. Et ils se comportaient de même avec toi. Tu allais devant toi à la recherche d'un lieu
encore plus isolé, plus sauvage.
J'ai compris plus tard que les noces que tu
célébrais chaque matin avec la mer étaient un rituel régénérateur. Tu t'es
dévêtu et je t'ai regardé courir nu dans les vagues. Les caresses de l'océan te
faisaient bander. Sentais-tu ma présence ? Plusieurs fois je l'ai crû, car ton
regard s'arrêtait souvent sur la dune où je m'étais caché. Je t'ai vu offrir ta
jouissance à la mer, aux créatures de l'eau, aux nuages sur l'horizon, à
l'astre flamboyant. J'en étais jaloux et j’aurai voulu que tu m’invites un
matin à te rejoindre pour partager avec toi ce rituel. Je t’ai regardé un
moment, puis je suis parti en te laissant à tes alliances secrètes avec le
monde.
Journal de JIM – février ( 2 mois plus tôt )
Ce matin : Petits nuages doux vites évanouis dans
l’intensité de la chaleur montante. Pour peindre le ciel : Appliquer
d’abord le gris des nuages en laissant quelques blancs. Laisser sécher. Puis
bleu Cæruleum tout autour des nuages et le plus harmonieux possible pour faire
le ciel.
Pour peindre la mer : Bleu de cobalt et
vert émeraude vont se disputer la surface blanche du papier. Ils suivent ou
chevauchent les fines lignes crayonnées de l’esquisse. Voici des vagues prêtent
à bondirent hors du cadre. Les crêtes écumeuses sont le blanc pur du papier
rugueux…
Notes griffonnées
par Romain - janvier
Le mobilier de
la chambre est sobre : une petite table et une chaise de bois ; un
lit très simple surmonté d’une moustiquaire. Un deuxième lit recouvert d’un
batik sur lequel s’éparpillent quelques vêtements. Un réchaud à pétrole et des
ustensiles de cuisine traînent dans un angle de la pièce. Des affaires
personnelles et des livres sont posés dans des niches creusées dans les
murs. Les crépis sont craquelés par le
sel marin en suspension dans l’air. Une procession de fourmis en recherche de
nourriture déambule d’un angle à l’autre de la pièce. La lumière encore fraîche
filtre à travers les persiennes et éclaire un morceau de mur décrépit. La
couleur safran s’écaille et forme sur l’ensemble du mur une étrange fresque
abstraite. Ce mur craquelé plait
infiniment à Romain, car couche après couche, le temps y a laissé ses
empruntes, a écrit sa partition de couleurs.
Oublier l’Europe, c’était mon but en venant
ici… Echapper au cancer de notre civilisation qui répand ses métastases
jusqu’ici… Mais ici il reste quelque chose de différent, quelque chose
d’intact… un souffle ! Et maintenant j’ai retrouvé ce souffle, mon rythme
profond est juste. Je sens, je respire… Et chaque nuit m’apporte sa part de
mystère, de douceur. J’étreins ce monde pour ne faire qu’un avec lui.
Et puis il y a l’océan…
Journal de Romain – Janvier
Depuis quelques
semaines, la pension était presque vide. La fournaise indienne a fait fuir les
voyageurs vers de contrées plus fraîches. Cela me plait car je déteste la
promiscuité et les foules. Je préfère les relations intimes. Le monde alentour
est écrasé de silence et seul l’air crépite de chaleur. Sous le rougeoiement de
mes paupières, le sommeil m’emporte vers des contrées encore plus désertiques.
Je vois une plaine brûlante. L’horizon est barré d’une lumière blanche. La
chaleur qui monte du sol trouble la vue. Seuls quelques arbres majestueux,
étalés comme des parasols offre un abri ombragé, frais. Sous l’un d’eux, le
plus grand et le plus isolé de tous, un père et son enfant se tiennent
immobiles. Ils m’observent… Qui sont-ils ?
J'ai entrouvert les yeux et observé les taches abstraites
formées par l'humidité salée de la mer sur le crépi du plafond. Chaque après-midi,
la cour de la maison n’est qu’un carré de lumière saturé de chaleur. Dans un
angle, sous les arcades plus fraîches, une vieille femme passe son temps à
trier des plateaux de riz et de lentilles. De ses mains presque momifiées, elle
extrait les petits cailloux mélangés aux
graines. Un jeune homme, au corps tordu par un handicap grave, se traîne à
proximité en renversant mollement la tête sur le côté. Il exprime par des cris
modulés ses désirs informes. Parfois, son frère aîné le porte avec tendresse
dans ses bras et le promène de la cour à la terrasse de la maison.
Puis fatigué de
son poids, il revient et le repose vers sa vieille mère qui n’a pas quitté ses
plats de nourritures.
Dans mon rêve il y avait un grattement, mais
ce bruit venait maintenant du fond de la cour. La porte de bois s'entrebâilla
et un chien haletant s'y faufila. Il se dirigea sans hésiter vers un robinet
qui suintait et se mit à laper l'eau. Tu
apparus alors à sa suite sur le pas de la porte. Tu titubas entre les lessives
suspendues et parcourus le même trajet que le chien. Puis aussi tu bus
longuement l'eau saumâtre. Je me suis approché, d'autres personnes ont fait de
même. Tu nous observais inquiet et fiévreux puis tu t’es effondré, comme
liquéfié sur le sol brûlant de la cour. Personne ne réagissait, alors je t'ai
soulevé de terre et emmené dans ma chambre.
Ton corps était brûlant, tes habits déchirés
et sales. Je t'ai déshabillé et recouvert d'un drap. Tu as sombré dans un
sommeil agité. Les heures ont passé, la nuit est venue. J'ai continué à te
veiller à la lueur des bougies. Parfois tu gémissais. La sueur perlait sur ton
corps et avait déjà imprimé sur le coton, comme un suaire, de grandes taches
d'humidité. Tu grelottais et te recroquevillais, les mains rejointes entre les cuisses.
Dans ton délire, tu parlais : une lumière blanche, aveuglante... un lieu sans
ombre ! Que de tristesse dans ta voix !
Au matin, un peu de sérénité était revenue
sur ton visage brûlé par le soleil. tes cheveux bruns en désordre étaient
humides de sueur. Celle-ci coulait sur
tes tempes, le long du cou et perlait aussi sur ta belle poitrine.
Tu étais beau dans ton abandon au sommeil, épuisé par les fièvres, enveloppé de
clair-obscure.
je suis allé chercher un baquet d'eau tiède
et j'ai lavé ton corps. Tu frissonnais lorsque je glissais sur tes muscles avec
la petite serviette mouillée. J’ai exploré tous les recoins les plus intimes de
ton corps et il m’a semblé te connaître mieux que si nous étions amis depuis
longtemps. Tu tremblais encore mais semblais plus calme. Le cycle de la fièvre
s'apaisait.
Durant trois jours tu es resté alité et un
matin tu t’es levé en titubant dans la lumière déjà forte du soleil.
Tu étais malade et je t'ai recueilli.
Tu avais soif et j'ai porté de l'eau à tes
lèvres.
Tu délirais dans ton sommeil, et je t'ai tenu
la main.
Dans ta solitude profonde, ton corps a
supplié l'amour.
Je t'ai nourri de mon amour...
Puis les fièvres t'ont quitté, mais étais-tu
vraiment guéri ? Je crois que ton mal est plus profond...
15 Janvier - Extrait du journal de Romain
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Romain,
Seul sur un point du monde,
Ce soir, j'ai
pleuré toutes les solitudes du monde
Seul dans une forteresse dominant le monde
Aujourd'hui, j'ai pleuré toute l'ignorance du
monde
Seul dans une chambre isolée du monde
Ce soir, j'ai pleuré toutes les angoisses du
monde
Et dans ce monde,
rien n'est assez beau pour te remplacer
Car bien que soulagé par mes larmes
Ce soir, je te sais aussi seul au monde...
Journal de Jim – Jaisalmer - Avril
Jodhpur, Rajasthan – Avril
Romain,
Ce voyage n'est qu'une fièvre. Je le vis dans
un perpétuel état d'embrasement, les tempes en feu et les membres endoloris par
l'ivresse de mon sang. Je suis dans cet état depuis mon premier jour en Inde.
Les excès de ce monde me bouleversent, me transpercent de part en part, tour à
tour m'exaltent ou me laissent pantelant. Depuis des mois, j' erre ça et là
comme un navire sans voile ni gouvernail. Au hasard de cette navigation
chancelante, je t'ai rencontré, comme un îlot salvateur, une halte de repos, un
baume sur mon corps et mon âme. Seul mon coeur est resté au centre de la
tourmente.
Non,
je n'oublie pas ta précieuse aide alors que tout en moi crevait de solitude. Je
suis arrivé titubant de fièvre dans la cour de ce Guest House, et je me souviens
avec délice le moment ou tu m’as pris dans tes bras et soulevé de terre pour
m’emmener dans ta chambre. Je n'oublie pas tes heures de veille alors que je
m'agitais comme un condamné brûlé vif. Je voyais deux lueurs dans cette pièce
obscure : celle de la bougie vacillante et l'éclat sombre de ton regard.
Lorsque la fournaise de mon âme et de mon corps se sont apaisés, que j'ai pu
percevoir les éclats et l'ombre nuancés de ta présence, je suis tombé
amoureux. Je n'en ai rien dit, mais le
désir transpirait de moi.
Lettre de Jim à Romain ( non envoyée )
Comme
chaque soir dans ma chambre d'hôtel, j'épuise mes nerfs à trouver le sommeil
dans la chaleur étouffante. Seules les quelques heures précédant l'aube,
apportent un peu de fraîcheur et permettent le repos. Epuisé, je fini par
m'assoupir, la conscience émaillée de rêves étranges, baignée de sécheresse et
de sable. Pour créer un courant d'air frais, j'ai pris l'habitude d'ouvrir la
porte de ma chambre donnant sur la cour, et je la retiens ouverte en la
bloquant par une petite table. Ce semblant d'air qui traverse la pièce, atténue
un peu mes angoisses.
Soudain,
la nuit passée, je fus réveillé par un fort courant tout à fait inhabituel. Ce
vent puissant venu du désert semblait encore s'épancher dans mon rêve. puis,
une sensation soyeuse, un effet crissant sous mes doigts acheva de m’ éveiller.
Un sable fin et doux avait pénétré dans la pièce, et recouvrait chaque chose
d'une fine pellicule. Mon corps n'avait pas échappé à ce début de fossilisation.
Le sable y adhérait, maintenu par ma transpiration. En me penchant alors à la
fenêtre, j'ai vu dans le ciel, des "choses" encore plus étranges que
celles de mes rêves: des araignées de lumière déchiraient la nuit; un réseau
incessant et toujours mouvant de filaments électriques; un fracas
d'éclairs...silencieux!
Au-dessus
d'une masse rocheuse, se découpait dans les lueurs blanches, la silhouette
massive, noire et inquiétante de la forteresse. Puis, comme pour contredire ou
accentuer cette irréalité fantasmatique, un unique et puissant coup de tonnerre
a secoué le fond du désert. Ces premiers signes de la mousson se sont ensuite
éloignés, et tout est redevenu calme et obscure au pays de la Mort !
Journal
de Jim Jodhpur - Rajhastan Avril
Où irais-je m’asseoir pour
contempler le dernier soir du Monde ?
Le monde indien me séduit infiniment :
Couleurs, tissus et vent ; Ocre, bleu ou
blanc agité ; Dans les grandes plaines du centre : Une barre blanche
dévore l'horizon tronqué ; Banian pourpre, ombres grises et
cobaltées ; Les bateaux retournés vers la croix du Sud ; Ou éventrés
magnifiquement arrogants ; Radieuses, larges coques délavées
Inondation de lune sur les éclats de
terre ; Approche du phosphore dans la nuit ; Fixité de la lune
au-dessus du muret ; Filaments violets sur les feuillages ; Battement
et respiration des ténèbres ; Le ciel frétille au-delà du noir
Surfaces distinctes de crépit - Il a l'audace
bleue
Poème de Romain - Orissa - janvier
Lorsque je considère le Monde, sa beauté et
sa diversité, toutes les activités
humaines me paraissent vaines.
Enfouissement dans la contemplation.
La nuit, lorsque
les hommes dorment de leur sommeil le plus profond, je m'immisce dans la
brèche. Je me réveille aux ombres de la nuit, à leurs palpitations. Les arbres
respirent différemment; les fauves tapis dans les creux guettent leurs proies.
Et moi, je les observe, je les hume, et j'attends patiemment les mystères de la
nuit.
J'aime me sentir le frère de tous ces êtres
de l'ombre, alors que, lovés dans leurs lits, les hommes craintifs se réfugient
dans le sommeil. Je réponds à l'appel de la nuit. Je l'apprivoise. Mes yeux ne
voient d'abord que ténèbres, puis les ombres prennent formes, bougent et
s'entre-tuent. Crissements des insectes et ressac de la mer. Séduit, je rentre
dans la marge et je compte les battements de mon coeur. J'attends patiemment
les mystères de la nuit.
Carnet de voyage de Romain - Janvier
Tu avais tout du nomade et cela se voyait !
Tu campais autour d'un lit de corde sur le toit de la terrasse. Un grand tissu
blanc agité par le vent, tendu par des cordages faisait de l'ombre. Alors que
tu somnolais, je me suis approché de toi
et je t’ai observé. J’étais fasciné par ton charme fin et sauvage. J’étais
aussi un peu gêné, car pendant mes jours de fièvre, tu avais lavé mon corps
souillé et sans force. Je m’étais laissé faire, non sans un doux sentiment de
réconfort et de sensualité fiévreuse. Je t’observais et tu m'as plu d'emblée
car tu me paraissais fait d’un assemblage inconnu auquel je désirais me
rapprocher et me souder.
La
terrasse plate sur le toit de la maison était ton domaine. Sans regret, tu
m'avais laissé ta chambre car tu ne l'occupais guère. Ton campement était celui
d'un nomade avide d'espace et de contact avec le ciel. Nous parlions peu, mais
je t'observais vivre. J'aimais sentir ta présence car elle me rassurait,
m'apaisait. Lorsqu'une brèche était ouverte, je m'approchais de toi. Ton
autonomie, ta solitude sereine, tes attitudes posées et tes élans passionnés me
fascinaient. Je sentais que j'avais beaucoup à apprendre de toi…
Je t’ai écouté m’enseigner comment redevenir
" sauvage ", réapprendre le goût des nourritures du corps et de
l’esprit.
Tu m’as fait comprendre combien la plupart
des êtres humains, pris dans l'engrenage de la consommation, ne différencient
plus l'essentiel du superficiel. Ils ne savent plus quels plaisirs il y a à
marcher dans les forêts jusqu'à l'ivresse de la fatigue ; de laver son
corps et son âme dans les remous tumultueux des fleuves, ou encore, couché sur
le sol, de respirer les parfums lourds et suaves de la terre fertilisée par la
pluie…
Journal de Jim Jodhpur - Rajasthan Avril
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L’aube vivifie
tous les êtres. Chaque matin devrait être un rituel, un accompagnement du
soleil dans sa projection vers le ciel.
Avant les premiers signes de l’aube, le ciel
nocturne cède progressivement la place à une électrisation de l’horizon, les
astres de la nuit se coulent un à un dans cette première lueur du matin. Ici,
on se lève tôt et de mon lit observatoire je me sens participer à cette grande
transmutation des astres. Pris comme un relais entre la terre et le ciel. Puis
je me rendors pour un moment avec les premières caresses du soleil sur mon
visage.
La salle de bain
du Lodge est sommairement installée dans la cour. Elle se résume à quatre murs
ouverts sur le ciel. Les murs décrépis sont jaunes et un carré de ciel bleu s’y
découpe. L’eau y coule d’un pommeau d’arrosoir relié par un tuyau à une citerne
sur le toit. En fin de journée, l’eau est chaude, parfois brûlante. Je savais
que depuis la terrasse où j’avais élu domicile, il était possible de voir les
gens s'y doucher. Ce matin, tu m'as vu descendre avec mon linge éponge et un
savon. Discrètement, tu m'as épié. J'ai fait semblant d'ignorer tout cela. J'ai
continué ma toilette tout en me sachant observé. Ton regard me flattait et
j'avais envie de te provoquer, de t’appeler à me rejoindre, juste pour te voir
rougir et te cacher derrière le muret…
Journal de
Romain – Orissa – janvier
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Jeudi
Chaud, nuageux, vent fort et érosif.
Mer peu agitée, atmosphère lourde. Bientôt
les premières pluies de la mousson ?
Peindre cela avec du bleu cobalt mélangé à de
la gouache blanche !
Mais aujourd’hui je vais peindre uniquement
des carrés de couleurs. Je les accrocherais les uns à côté des autres sur une
corde à linge tendue entre les deux angles de la terrasse. Puis je passerai
quelques heures à les admirer sur le fond changeant du ciel…
Heure avancée de la nuit.
Nuages pommelés dans le ciel sombre. Lune croissante
à deux jours d’être pleine.
La terrasse sur le toit est inondée de
lumière métallique. Blanc à l’extrême, les crépis accentuent le surnaturel de
la nuit. Et les zones d’ombres sont très contrastées.
Comment peindre la nuit ?
Notes de Romain
"
A l’intérieur de l’être, bien que tout soit agitation, il est bon de savoir
qu’un jour tout retournera au silence ! "
Ces
paroles agissent en moi encore aujourd’hui comme un envoûtement. Et je me
souviens des bruits qui les accompagnaient, le ressac de la mer, le crissement
des insectes, Des nuages laiteux, aux
franges transparentes et le vent qui agitait les tissus de ton fragile
campement sur le toit-terrasse.
Journal
de Jim
**********************************
Lorsque
je considère le Monde, la beauté du Monde, toutes ces activités et cette
frénésie humaine me paraissent bien vaines.
Dans
des lieux comme celui-ci, la nuit, lorsque les hommes dorment de leur sommeil
le plus profond, ce sont les heures que je préfère. Dans les ombres de la nuit,
un autre monde se réveille, palpite. Elle donne alors ses saveurs, ses odeurs
et ses battements d'ailes D'autres oiseaux prennent possession du ciel,
des fauves tapis au creux des collines guettent leurs proies, les arbres
respirent sur un autre rythme.
J'aime
me sentir le frère de tous ces êtres de l'ombre alors que, lovés dans leurs
lits, la plupart des hommes, craintifs, s'abandonnent au sommeil. Il m'est
aussi doux de savoir qu'en d'autres lieux, peut-être sur d'autres terrasses,
près des bosquets des savanes, à coté des rougeoiements des feux, devant des
grottes de montagne ou sur des marches de tours pyramidales, d'autres hommes
veillent. Ils guettent les mystères que leur révélera la nuit et que leur cache
le soleil de midi.
Comme
eux, je réponds à cet appel de la nuit, parfois violent et passionné. Je ne
peux que m'y soumettre.
Alors
que mes yeux ne voient que ténèbres tout autour, les ombres prennent forme.
Avec le temps et un peu de courage, je peux les apprivoiser et rentrer dans la
marge de ce monde.
Cela
peut paraître paradoxal, mais dans la nuit, il me semble y voir plus clair. Je
veux dire par là que mon esprit fonctionne avec plus de clarté!
Extrait
des cahiers de Romain
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Plus
tard, dans la nuit protectrice, au milieu de ton campement sous la voûte
étoilée, tu m'as à nouveau parlé. Tu m'as initié à ton monde et montré les
infinis pouvoirs de la séduction. Et les limites de ma perception. J’étais sous
le charme, terrassé par ta beauté et ta fierté. J’étais prêt à tout te donner.
Puis, sur ton visage animé et éclairé par la
flamme de la lampe à pétrole, j'ai vu les immensités de la nuit se déployer
sans limites. Tu agissais sur moi comme un sorcier et je n’étais que ta
créature, prêt à être façonné comme une glaise encore informe. Avec douceur tu
as pétri mon âme et caressé mon corps. Nous avons roulé ensemble dans un champs
d’étoiles et ces instants merveilleux me hantent chaque instant…
Je t’en suis infiniment reconnaissant !
lettre de Jim à Romain - ( non envoyée)
Je ne veux rien savoir des drames de
l’amour !
Je veux vivre mes rencontres, mes élans,
comme un amnésique heureux.
Et tant pis si l’on me traite de
barbare, de bourreau…
Journal
de Romain - Orissa – Janvier

J’étais monté vers toi et tu tenais assis
dans la pénombre. Le grand coffre de bois où tu rangeais ton matériel de
peinture et tes affaires personnelles te servait de banc. Spontanément tu m’y a
fait une place et je me suis mis près de toi. Une chaleur intense m’est monté
dans le corps dès que j’ai ressenti ta force et ton pouvoir de séduction. Un
moment infiniment perturbant et attendu. Oui tu m’as conquis comme une
citadelle offerte, et déjà envoûté par tes charmes, j’ai laissé faire la magie
de la séduction. Quand tu as mis ton bras sur mes épaules, je n’étais déjà plus
que transit de bonheur. Cela faisait si longtemps que je ne m’appuyais plus sur
personne, que soudain un effondrement silencieux s’est fait en moi. Je ne sais
si tu l’as perçu, mais tu t’es encore rapproché de moi comme pour me soutenir.
Et nous étions bien, heureux à regarder le ciel étoilé, à écouter le ressac
lointain des vagues dans la nuit. Puis, sans rompre le charme, tu m’as raconté
ta passion pour l’Inde, ta fascination pour la peinture et les couleurs et ton
attitude très libre face aux événements de la vie. C’est là que j’ai compris qu’il
ne fallait prendre que l’instant présent avec toi ; que demain n’existait
pas encore…
Journal de Jim
Tu es parti sans prévenir. Je suis monté sur
la terrasse et celle-ci était abandonnée au souffle de la mer. Tes affaires
n’étaient plus là, le lit était vide et froid. Ne restait que les souvenirs de
nos jeux virils et sensuels ceux que nous avions esquissé la veille sous
l’intense blancheur de la pleine lune.
Je suis parti en courant vers la plage. Je me
suis encoublé plusieurs fois et retrouvé la bouche pleine de sable. Un goût
difficile et une sensation crissante sur les dents. Le vent dispersait des
morceaux de papier sur la plage. Des têtes de poissons morts à moitié rongés
jonchaient le sol… Ce matin-là, la plage était moins belle, les êtres et les
édifices rivalisaient de mélancolie. J'avais envi d'entendre du Schubert pour
me consoler.
A la gare, j'ai pris un billet pour le
prochain train. Que m'importait sa destination. Je n'en avais pas...
Je
porte en moi une part de toi. Pas seulement des souvenirs, mais quelque chose
de bien vivant, organique. Quelque chose que je trimballe comme un colis
précieux et dangereux dans mon corps, dans mes organes et mon sang. Une part de
toi qui pulse dans mes artères, tantôt apaisant, tantôt brûlant…
Les lettres de Jim. ( Non envoyée )
Le vent du désert balaye tous ces souvenirs
et mon corps reste brûlant comme le soir de fièvre ou je l’ai rencontré et
qu’il m’a soigné comme un frère, un ami de sang…
Je ne sais encore aujourd’hui vers quelle
direction regarder ? L’horizon est blanc, blanc comme la peur qui précède
une catastrophe. Et ce désastre est en moi comme des aiguilles profondément
enfoncées dans ma chair, dans mon cœur … et je n’arrive pas à les
extraire ! Je voudrai que mes plaies d’amour guérissent et ne trouve pas
les remèdes… Vais-je errer longtemps ainsi ? Il ne m’attends pas, je le sais, et je n’arrive
pas à le sortir de ma vie…
Comment vais-je vivre avec toutes ces
questions, ce silence ? et son absence ?
Les carnets de Jim
( Derniers mots avant sa disparition )
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Dans la ville
des songes aux yeux ouverts
Lorsqu'en moi se
fait sentir le besoin de prendre quelque distance avec les hommes pour mieux
les observer, je loue pour quelques roupies une barque de bois que je conduis
au milieu du Gange. Au fur et à mesure de mon éloignement de la rive, se
déploie sous mes yeux le splendide décor des palais élancés, des temples et des
ghats majestueux. Le clapotis des rames plongées dans les eaux troubles calme
mes fatigues mentales. Ici, souvent, je
me sens vraiment heureux car je ne
m'imbrique dans aucune histoire. Mon histoire personnelle s'efface au
profit d'un statut de pur observateur, presque invisible. Les tissus agités
dans le vent, la rumeur sourde de la vie émanant de la cité, la lumière chaude
et douce répandue sur le fleuve; Tout cela concourt à mon bonheur de vivre
l'instant présent. Cette félicité tant recherchée apparaît par un amalgame
d'événements très banals en soi, mais qu'il n’est pas facile à accueillir sans
préjugé.
D'autres
embarcations s'approchent parfois de moi. Les passagers me regardent avec une
curiosité naïve et bien souvent me gratifient d'un sympathique "Hello
Mister !". Je réponds volontiers à leur salut. Sur les rives, les
humains poursuivent sans relâche les
mêmes activités que leurs parents et ancêtres avaient exercées depuis toujours:
celui-ci répare un bateau avec des outils rudimentaires; ceux-là, des pèlerins,
marchent d'un lieu sacré à un autre afin d'honorer les dieux selon les rites
prescrits; des hommes et des femmes se partagent les épuisants travaux de
lessive. Les grands tissus colorés sont vigoureusement battus sur des pierres
puis étendus pour le séchage; juste à côté, d'autres hommes prennent leur bain quotidien, se savonnent de
la tête aux pieds et s'immergent dans le
fleuve maternel. Toutes ces activités obéissent à des gestes précis hérités des
traditions anciennes, poursuivies avec fierté.
En
observant la candeur des indiens dans
leurs rites, je prends chaque jour un peu plus conscience, que je voulais que
ce voyage soit placé sous le signe de la
noblesse et de la beauté du corps redécouvert, magnifié et chanté. Ici, les
hommes magnifiques sont infiniment séduisants ! Les femmes aussi, mais
différemment car elles incarnent à mes yeux la puissance magique de la
maternité ou la distance respectueuse que l'on doit aux déesses. Les hommes
m’inspirent la force et la beauté sensuelle dont je veux moi-même me parer. Je
veux aussi participer, être acteur, et
non seulement spectateur, du grand spectacle de ce monde.
Extrait du nouveau journal de Romain à Bénarès
Il en est de
certains instants de la vie comme des maladies dont on ne revient pas intact,
touché en profondeur, dans la chair et dans l'âme, marqué au fer rouge. Et
parmi ceux-ci, les instants de grâce.
Ils tiennent d'une
conjoncture hasardeuse et de ce fait unique et impossible à reproduire.
Et c'est bien pour
cette raison que la nostalgie de certains instants me hante ensuite pour
longtemps. Il en est un que j'ai vécu ici, en Inde, il y a quelques temps, sur
la terrasse d'une maison de plage. Il y avait un garçon, bronzé et blond, qui
m’observait courir nu dans les vagues. Jim…
Oui, il y avait une
terrasse sur le toit de la maison, largement ouverte vers la mer...
Journal de Romain à Bénarès
Fin
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